Revue culturelle d’avril 2022

Fermeture

Pour le concert Musique et papilles du Chœur de l’Université de Strasbourg (la Cohue), j’avais commencé à lister quelques œuvres évoquant la bonne chère (dont certaines ont été effectivement intégrées au spectacle) : la chanson de Dame Tartine, celle du pudding à l’arsenic (Astérix et Cléopâtre), et Le Repas de gala des Chansons plus bifluorées ; l’épatant livre de recettes pastiches La Soupe de Kafka de Mark Crick, Alice’s Cook Book, a culinary diversion de John Fisher et Les Nourritures extraterrestres de René Réouven et Dona Sussan ; quelques passages d’anthologie comme le banquet décrit dans Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé, le pianocktail de L’Écume des jours de Boris Vian, la recette du tochinel dans L’Histoire des ours pandas racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort de Matéi Visniec, les chouquettes d’Une gourmandise de Muriel Barbery ; les bandes dessinées À boire et à manger de Guillaume Long et En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain. Côté cinéma, j’ai pensé au Festin de Babette de Gabriel Axel d’après une nouvelle de Karen Blixen, Le Chocolat de Lasse Hallström d’après le roman de Joanne Harris. Parmi les jeux de société, il me fallait citer le jeu de cartes Manger juste, le jeu d’invention et de devinette Et toque !, et le petit jeu d’ambiance Sandwich.

Alors quoi de neuf à part ça ? Deux spectacles seulement et deux films, mais aussi des livres en science, quelques romans, du théâtre et bien sûr de la BD, plus quelques titres de jeunesse. Bon appétit bien sûr !

Spectacles

Le Théâtre des Osses présente une belle adaptation du Journal d’Anne Frank au TAPS Scala. Après une entrée qui joue un peu caricaturalement les chamailleries d’enfants autour du journal, les trois comédiens mettent en paroles et en chair le texte d’Anne Frank, son évolution dans la maturité et son vécu du confinement dans l’annexe où sa famille va se cacher plusieurs années durant. Les informations sur le contexte de la guerre alternent avec les émois personnels et les petites aventures du quotidien. J’ai apprécié aussi le décor très sobre de maquette géante avec ses trois escaliers blancs, sur lesquels sont tracés en direct des images projetées par rétroprojecteur, l’humour et le soutien de la musique, les voix off en direct des adultes de l’histoire.

Le spectacle Julie de Lespinasse au Théâtre national de Strasbourg m’a permis de découvrir cette femme parfois décrite comme la muse des encyclopédistes, au destin inattendu au regard des conditions de sa naissance. L’entretien avec la metteuse en scène Christine Letailleur dans le livret du programme détaillait efficacement ce parcours méconnu. Hélas, la représentation se borne à une suite de soliloques geignards de la comédienne qui fait semblant d’écrire à la plume sur du papier A4, replaçant le personnage dans un rôle de vieille amoureuse aigrie. Dommage.

Films

Merci à Annick de nous avoir conseillé Julie et Julia. Ce film de Nora Ephron (2009) met en scène Julie, bientôt 30 ans, qui décide de consigner sur un des premiers blogs ses tentatives pour réaliser toutes les recettes du livre de Julia. Cette dernière avait écrit 50 ans plus tôt un livre de cuisine française à l’adresse des Américaines sans personnel de maison (servantless) et on suit en parallèle l’évolution des deux femmes. C’est sympathique et on s’amuse de voir l’excitation de Julie la première fois qu’elle atteint les 50 commentaires.

On revoit avec plaisir Harry Potter et la Coupe de feu, dans lequel les ados sorciers se retrouvent embrigadés dans un concours qui semble échapper même à la décision des organisateurs. On retrouve bien la structure narrative à jalons de J. K. Rowling et on apprécie l’esthétique très léchée de Mike Newell. La V.O. est un peu difficile à suivre sans les sous-titres, mais bon on connait l’histoire par cœur ça n’est pas très gênant.

Littérature

Science

Randall Munroe nous régale avec Et comment… ?, recueil d’explications saugrenues mais physiquement très documentées pour répondre de façon alambiquée à des questions simples. C’est très drôle et accessible. Il parcourt ainsi en sens inverse le principe de Et si… ?, où il répondait de façon très sérieuse (mais tout aussi amusante) à des questions a priori loufoques.

À l’occasion d’un voyage à Londres, j’avais acheté The Disappearing Spoon de Sam Kean (non traduit en français) juste avant de prendre le train, et je ne l’ai pas regretté. Avec force détails historiques et scientifiques, l’auteur retrace la passionnante découverte des différents éléments du tableau de Mendeleïev. On y croise Marie Curie évidemment, mais aussi Gandhi, une cuiller qui fond, la course aux atomes lourds…

Merci à Sophie pour la lecture d’En cherchant Majorana. L’auteur Étienne Klein est un physicien français de renom et attaché à la vulgarisation de la physique fondamentale. Il nous livre ici un récit de son enquête sur les traces d’Ettore Majorana, un autre physicien disparu mystérieusement dans l’entre deux guerres. La perspective est celle d’une interrogation personnelle plutôt qu’une fresque historique ou un cours de physique, mais cela en rend sans doute la lecture plus facile pour le grand public.

Roman

Ce n’était peut-être pas le meilleur accès à l’univers de Robin Hobb que de commencer par Retour au pays, courte préquelle qui donne sans doute des fondations à l’installation humaine dans le Désert des pluies et à une forme d’hybridation avec des dragons locaux. Mais j’ai bien aimé la préférence pour l’imperfection avouée en préface. Et de fait, on s’attache à la narratrice qui pourrait pourtant paraitre détestable de suffisance dans les premiers chapitres.

Le roman La Théorie des cordes de José Carlos Somoza n’a pas grand chose à voir avec les concepts de physique théorique. Le titre fait simplement référence au fait que les protagonistes de ce thriller vaguement conspirationniste sont des chercheurs académiques. On se lasse un peu aussi du voyeurisme répété sur le corps de la chercheuse qui constitue le personnage principal. Dans l’ensemble, cela se lit bien, mais je n’ai pas été tellement plus convaincu que lors de ma lecture de la Caverne des idées du même auteur.

Théâtre

Je poursuis ma lecture de pièce de Wajdi Mouawad avec Littoral. Un homme essaie de ramener le corps de son père dans son pays pour l’inhumer ou plus exactement l’« emmerer ». Le propos est intéressant, les récits très forts, mais l’intervention du chevalier imaginaire est peu convaincante. J’ai reconnu un passage qui revient presque mot à mot dans son autre pièce Rêves.

Le style de Jean-Luc Lagarce m’a toujours séduit sur scène et je le retrouve à la lecture de son adaptation des Égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon fils. La relation entre Elle et Lui est dépouillée du contexte pour mettre en mot ce pas de deux d’un amour hésitant.

Mung et Momo fuient la guerre et la coercition dans Le Pont de pierre et la Peau d’images de Daniel Danis. J’avais découvert cet auteur avec la très belle représentation de Cendres de Cailloux au Théâtre du Nord. Ici le récit lâche progressivement les amarres de la vraisemblance pour rejoindre un onirisme sympathique mais un peu décevant.

Bande dessinée et récits graphiques

Je suis décidément admiratif des bandes dessinées non fictionnelles d’Étienne Davodeau. Le Droit du sol raconte son périple à pied entre la grotte du Pech-Merle dans le sud de la France et le site de Bure en Lorraine où il est prévu d’enterrer les résidus radioactifs de nos centrales nucléaires. Il mêle ainsi à une peinture affectueuse des paysages de France les éclairages précieux de spécialistes en énergie ou en sémiologie (entre autres) sur ce que nous laissons à long terme dans le sol du pays.

Une histoire de famille alambiquée sous-tend Oublie mon nom de Zerocalcare. L’accompagnement permanent de l’imaginaire et une langue truculente sont la marque de fabrique de l’auteur, on se laisse transporter même si le fond de l’affaire ne semble pas tout à fait éclairci à la fin.

Que se passe-t-il quand une créature d’un loch écossais se fait prendre en photo ? Un peu n’importe quoi, selon #nouveaucontact_ de Bruno Duhamel. La parodie des réseaux sociaux renvoie dos à dos tous les groupes d’opinion. On rit de l’absurde de la situation, cette BD ne cherche pas à se prendre au sérieux.

Le dernier tome de Blacksad (Díaz Canales et Guarnido), Alors tout tombe s’ouvre sur une scène de théâtre, avant de nous envoyer dans les bas fonds de la ville. On retrouve l’atmosphère tendue et les jeux de pouvoirs caractéristiques de la série, en attendant la seconde partie de cette histoire.

Dans Le cœur qui bat, Tiphaine Rivière raconte les hauts et les bas de grossesses difficiles. J’ai beaucoup aimé l’expérience de pensée du violoniste, avec une comparaison forcément imparfaite mais qui donne à réfléchir sur l’investissement physiologique et psychologique d’une mère en devenir.

Une bande dessinée en trois tomes présentant un homme noir comme célèbre ténor du barreau, voilà à peine ce que j’ai eu le temps de me dire en prenant L’Avocat (Galandon, Volante, Giroux) à la médiathèque juste avant la fermeture. Je ne suis pas très attiré par cette ligne de dessin, et les subtilités des arcanes de la justice ne me sont pas vraiment familières, mais l’histoire est bien menée, sans trop de manichéisme ni de conclusion morale, autour de la responsabilité des puissances occidentales et locales en Irak.

Merci à Mathis de m’avoir conseillé Pluto de Naoki Urasawa, Takashi Nagasaki et Osamu Tezuka. Je ne me sens pas forcément cœur de cible pour cet enchainement de combats entre robots surpuissants tout en essayant de faire passer un message contre la haine, mais j’essaie ainsi d’améliorer ma connaissance de cet univers de mangas.

Je n’avais encore jamais lu l’Histoire du Magic Palace Hôtel de Fred, dont j’aime beaucoup la série Philémon et quelques autres albums comme l’Histoire du corbac aux baskets. Ici un homme tente de rejoindre sa chambre dans un hôtel passablement foutraque. C’est moins stressant qu’Abaddon.

Jeunesse

Eh bien oui, pourquoi pas un peu de lecture pour les enfants ? J’ai découvert Hulul, un album réjouissant rassemblant quelques courtes histoires à lire sur ce curieux hibou pépère.

Tant que j’y suis, autant relever également Une nouvelle maison pour la famille Souris de Kazuo Iwamura, parmi d’autres titres de la même série. J’admirais déjà étant enfant l’ingéniosité de ces petits êtres pour construire leur nouveau logement et surtout convoyer l’eau jusque chez eux.